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LES P'TITES HISTOIRES
Pour les Petits et Grands N'enfants ...

DE LA BONTÉ DES PIERRES par Philibert Delorme & Cie

Diantre !... Le Sieur Philibert Delorme n'estoit pas n'importe qui !...

  Ce lyonnais voit le jour en 1514 dans une famille de fameux maîtres maçons qui ne manquent pas de lui inculquer les règles d'or que se doit de connaitre tout bon bâtisseur. À 19 ans, il part faire un stage longue durée (3 ans) à Rome et, au contact des érudits, il découvre la Renaissance italienne et s'en imprègne, acquérant savoir technique et connaissance archéologique.

  De retour au pays, il se voit confié ses premiers petits boulots, notamment la construction du château de Saint-Maur-des-Fossés pour son ami le cardinal Jean du Bellay, rencontré à Rome.
Introduit et apprécié à la cour de François Ier, il obtient le titre de Surintendant des Bâtiments du Roi. Dès lors, il multiplie les chantiers comme celui de la construction du château de Fontainebleau.

  Mais le bonhomme n'en n'est pas un... Un peu trop sûr de lui et vaniteux, il se fait de nombreux ennemis et est ni plus ni moins évincé de la cour du roi Henri II, successeur de François Ier. Il décide alors d'étaler sa science et passe le reste de son existence à rédiger des ouvrages théoriques d'architecture : "Nouvelles inventions pour bien bâtir et à petits frais" (1561), suivi du "Traité complet de l'art de bâtir" (1567).

  Philibert s'est tant donné dans ce travail qu'il serait dommage de ne pas en tirer quelques profits. Ce qui nous intéresse ici est un extrait de son traité qui aborde les carrières et un sujet assez rare : la qualité des blocs de pierre extraits et comment assurer leur résistance au gel.
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Le texte de Sieur Philibert en vieux français
C'est à dire...

À quel moment il faut provisionner la pierre et la tirer des carrières
de même comment il faut la choisir et la mettre en œuvre
et aussi comment reconnaître leur bonté (qualité).


  Toutes les sortes de pierres, qu'elles soient pour la taille ou la maçonnerie, doivent être tirées pendant l'été. Principalement celles qui sont sensibles à la gelée. Il faut tirer celles-ci des carrières et les exposer aussitôt au soleil afin que la chaleur aspire toute l'humidité qu'elles ont emmagasiné.
Étant ainsi bien sèches en s'étant essuyées à la chaleur du soleil, des pluies et des vents, il sera moins certain qu'elles puissent geler les hivers suivants.
Concernant les pierres de nature poreuse qui ne font qu'absorber la pluie, dégagent de la vapeur et restent humides en s'abreuvant si fort d'eau qu'elles ont toujours le besoin de s'assécher, telles pierres sont de très mauvaise qualité et sont à abandonner, principalement pour la taille.
Il y en a de de nombreuses sortes et il faudrait un long discours pour toutes les décrire. Les unes sont mises rapidement en œuvre dès qu'elles sortent de la carrière, les autres ne doivent être posées qu'une année après qu'elle soit tirées et après que l'hiver se soit passé.
Il y en a d'autres qui, bien qu'elles soient tirées à propos, ne peuvent endurer le poids de l'ouvrage, ni les liens avec la charge. Principalement si vous les mettez en œuvre dès qu'elle sorte de carrière.
Je vous raconterais bien tout ce que j'ai connu par expérience, bien que vous en trouviez beaucoup plus avec Pline et nos auteurs d'architecture qui en parlent assez longuement, toutefois je ne manquerais d'aborder le sujet lorsque cela viendra à propos.
Il suffit que l'Architecte indique aux Maîtres Maçons de faire tirer des pierres de longueur et largeur afin qu'elles puissent faire de grandes liaisons, propre à l'ouvrage qu'on souhaite faire, et qu'elles se trouvent toujours posées sur leur lit, ainsi que la nature les a crées.
Quant à la qualité, il n'y a que celui qui la met en œuvre qui peut en juger, sait ce qu'il en est de par une longue expérience et voit tous les jours comment la pierre se comporte dans les constructions.
Il faut seulement prendre garde qu'en tirant les pierres, les carriers ôtent le bousin (la croûte) qui ne vaut rien, même de celles qui vont être taillées.
Il existe une sorte de "terre de pierre" que la nature a commencé à convertir en pierre, mais elle n'est pas encore assez faite, ni dure comme il le faudrait. On trouve également du bousin qui se délite (délecte : ainsi parle les ouvriers) sur le lit et les couches de pierre, entre les bancs et assiettes des filières (cassures verticales). Et quand les carriers veulent vous tromper, il le laisse avec la pierre afin de fournir une plus grande quantité de pied (volume) et recevoir ainsi plus d'argent.
Ce bousin ne vaut rien, il est à la fois tendre et molasse comme de la craie. Il se détrempe et se dissout lorsqu'il reste dans l'eau et à l'humidité.
Il est vrai qu'ayant été longtemps dans le ventre de la terre aux dites carrières, il devient dur et se convertit en une sorte de pierre, comme le savent très bien par expérience ceux qui connaissent les carrières.
Le bousin, à dire vrai, est comparable, mis en œuvre avec la bonne pierre, à l'aubier (partie tendre) trouvé dans le bois. Mis aussi en œuvre, non seulement il mange le bois, le consume en poudre, mais il dégrade aussi ce qui est bon en lui.
De même, le bousin ne gâte pas seulement les bonnes maçonneries, mais en cause souvent leur ruine. C'est ainsi qu'il en est toujours lorsqu'il est mis en œuvre, tant à cause de la malice des maçons qui trouvent ici un moyen abusif de tailler une telle pierre "bousinière" sans grande difficulté car elle est tendre, mais aussi parce qu'ils y trouvent un avantage dans la maçonnerie qui s'élève plus rapidement et fournit ainsi plus de toises.
Et pourtant, ce bousin se consume avec le temps, laissant à son endroit une large ouverture qui provoque des dégradations et fait fendre les murs, induisant ainsi de grands dommages et des déformations aux bâtiments.
Bien que ceci semble être un détail, il a une très grande importance et doit être considéré. C'est pourquoi j'ai voulu donner ici un avertissement afin de ne pas être trompé.
Les marbres et toutes les pierres semblables, c'est-à-dire très dures, ne sont pas sujettes à recevoir ce type de bousin.
Il serait trop long de vous décrire toutes les différentes qualités de pierre qu'a fait la nature, entre celles qui se trouvent humides, sèches, spongieuses, caverneuses, friables ou fragiles, acides, qui s'éclatent, qui se délitent, qui sont pleines, pesantes ou légères, trouées, molles ou dures. D'autres de la nature du feu (volcanique ?) pour autant qu'elle le rejette quand on les taille. D'autres qui sont aptes à supporter les charges en tous sens, sans se déliter ou pour servir de parement. D'autres qui ne doivent être mise en œuvre que sur leur lit, ainsi que nature les a faite et non autrement. D'autres encore qui acceptent le poli comme le marbre et d'autres qui présente des minerais d'or, d'argent, de cuivre et d'admirables couleurs que la nature a bien voulu leur donner.
Celui qui voudrait s'amuser à décrire toutes ces sortes de pierre n'entreprendrait pas un petit labeur. Les Architectes et Maîtres Maçons peuvent avoir, dans la région où ils habitent, une certaine expérience et connaissance de toutes les pierres qui s'y trouvent pour les avoir mises en œuvre. Mais il ne faut pas oublier que si les unes sont bonnes dans une région pour y être posées, elles se comporteront tout autrement dans une autre. Les unes veulent être mise en œuvre avec moyen mortier, les autres avec moins ou plus. Certaines ne sont pas dégradées par le vent marin qui les rongerait ou par la lumière de la lune, les autres si fortifient tout au contraire, des pierres résistent au feu alors que d'autres y brûlent. Elles sont calcinées comme l'est la chaux à la fournaise.
Je n'en parlerais pas d'avantage afin de ne pas outrepasser les limites de mon propos et de mon entreprise.
Quant aux pierres servant de moellon pour construire les murs où faire les fondations et la maçonnerie hors-terre, on peut les prendre au-dessus de la découverte des carrières au dessus de la pierre de taille. Car plus on va fouiller où creuser au bas des carrières on les trouvera meilleurs. Ainsi, le meilleur moellon est celui qui est le plus dur, le plus pesant, le plus âpre et se trouve le plus plat et d'une hauteur convenable. Celui qui est un peu long et plus à même de faire les liaisons des murs. Les pierres issues de roches sont bonnes à maçonner, même les plates, mais pas les cailloux (principalement pour les murs qui se trouvent hors de terre) s'ils sont troués ou comme spongieux, car ils ne peuvent pas recevoir et garder la substance de la chaux ainsi qu'on peut le voir lorsque les murs sont secs.
Mais aux fondations ou pour les grandes épaisseurs de murs, les cailloux sont utilisables et bons, pour les raisons que vous pourrez lire lorsque nous parlerons de la façon d'emplir les fondations...

*
Ce qu'aurait pu nous dire aussi le Philibert...
...et ce que nous pouvons ajouter
  La pierre se protège en créant à sa surface une couche de protection que l'on appelle le calcin. Cette croûte dure se forme après son extraction de la carrière, lorsque la pierre est exposée à l'air et au soleil durant une ou deux années. Ce sont les sels minéraux qu'elle contient qui s'évaporent lentement pour venir cristalliser en surface. On dit que la pierre "ressuie son eau de carrière" ou "rejette son eau de carrière". Cette protection s'épaissit avec les années en assurant donc une défense naturelle à la pierre.

  Les pierres connues comme résistantes au gel peuvent être extraites tout le long de l'année. En revanche, une roche exploitée dans une carrière à ciel ouvert et craignant le gel (gélive) n'est pas extraite en hiver et les blocs déjà tirés sont entreposés à l'abri des intempéries (isolés du sol, paillés, bâchés ou même parfois enterrés).
Comment a-t-on déterminé qu'une pierre résistera au gel, à un endroit ou à un autre.

  Grâce aux postes météorologiques répartis dans toute la France, une durée moyenne d'exposition au gel pour chaque canton a été calculée sur 30 années. Elle se base donc sur la durée d'exposition (de 2 à 10 jours), et aussi sur l'intensité du gel (de -5° à -10°C). Un indice a pu être ainsi déterminé et a donné 4 classes de zones de gel : sévère, modéré, faible et très faible.

  Les pierres, quant à elles, font l'objet de plusieurs essais de performance réalisés en laboratoire sur des échantillons représentatifs. Ces éprouvettes sont notamment soumises à des tests de résistance à un certain nombre de cycles alternatifs de gel/dégel. Ils sont stoppés dès la plus infime détérioration du matériau et, selon les résultats, les pierres obtiennent alors un classement échelonné à 12 - 24 - 48 - 96 - 144 cycles de résistance au gel/dégel.

  Enfin, selon l'emplacement d'une pierre dans un ouvrage (dallage, revêtement, balustrade, corniche, etc.), une norme a été déterminée afin que la pierre offre toutes les garanties de résistance au gel dans le lieu géographique où elle va être posée.
Par exemple : La pierre choisie pour la réalisation d'une corniche destinée à un bâtiment de Mont-de-Marsan dans les Landes - classé en gel modéré (soit pas plus de 10 jours ayant atteint une température inférieure à –10 °C) - doit offrir 96 cycles minimum de résistance au gel/dégel
(norme NF EN 12371 de septembre 2019).




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