LES P'TITES HISTOIRES
Pour les Petits et Grands N'enfants ...

LA FIANCEE DE L'ESPAGNE par Luño Parez


  À deux pas de l'Afrique, entre l'océan Atlantique et la Méditerranée, la péninsule ibérique a servi de porte de l'Europe depuis des siècles. Les Grecs, les Phéniciens, les Romains, les Goths, ainsi que les musulmans l'ont franchie. Les œuvres d'art et les ustensiles qu'ils ont laissés constituent des traces de leur passage. Le Musée Archéologique de Madrid conserve une collection importante de pièces qui permettent d'étudier l'histoire de la péninsule... Mais de Madrid à Alicante, La Dame d'Elche est de loin la grande star de ce musée.

  Le 4 août 1897, Manuel Campello n'est âgé que de 14 ans, mais, comme tous les jours, il travaille dur aux champs. Tout à coup, sous un coup de bêche il découvre, émerveillé, un buste de femme sculpté, à peine meurtri par le temps. Très vite, cette belle et énigmatique découverte sera appelé "la Dame d'Elche".

  Mais notre pauvre péon va être vite séparé de sa fiancée d'un jour, Pedro Ibarra, propriétaire du champ, s'empare vite du merveilleux trésor et fait aussitôt la une de toute la presse locale, puis nationale en déclamant :
"Je ne trouve pas les mots pour décrire ce visage... Une majesté sévère, unie à une certaine douceur de l'expression. Un front magnifique, l'arc des grands sourcils est parfait, les yeux placides et le regard pénétrant, un grand menton termine parfaitement l'ovale de cette merveilleuse sculpture. Elle révèle de toute évidence l'absolue sublimité de Dieu."

  Dès août 1897, l'archéologue français et conservateur au Louvre, Pierre Paris, apprend, par le journal "L'Illustration", la découverte sur place du buste en pierre d'une femme présentée comme une "Reine Maure". Enthousiaste, il part aussitôt pour Elche et dès son arrivée demande à la voir, et là... C'est le coup de foudre et dans le rapport qu'il rédige, il écrit :
"Son visage énigmatique, en même temps idéal et réel, ses yeux vivants, ses lèvres voluptueuses, son front sévère et tranquille enferment toute la noblesse et l'austérité, tout le charme et le mystère de la féminité. C'est l'Espagne même, c'est l'Ibérie qui ressurgit, encore radieuse de jeunesse, de la tombe où elle a été enterrée durant plus de vingt siècles."

  Il réussit à l'acheter pour le Musée du Louvre, faisant ainsi le plus grand bonheur du malin Pedro, son soi-disant propriétaire.
Et c'est ainsi que la Dame se retrouve exposée dans le plus beau et le plus grand musée de Paris.

  Mais en Espagne, le départ pour la France de ce chef-d'œuvre fait scandale. La polémique enfle, la Dame d'Elche devient un symbole, celui du franquisme, du nationalisme. C'est indéniable, elle représente " l'âme espagnole "...
Son visage est reproduit partout... Sur l'affiche de l'Exposition internationale de Barcelone de 1929, sur les timbres, les billets de banque et de loterie nationale, les boîtes d'allumettes...


Et même dans les manuels scolaires, les écoliers apprennent que :
" Dans ce joyau incomparable de l'art ibérique se devinent la grâce et la beauté des femmes espagnoles "

La Dame d'Elche n'est déjà plus un simple buste de pierre et l'Espagne n'a de cesse de la récupérer après le rapt de Pierre Paris.

  Une occasion en or survient en pleine guerre mondiale. En effet, Pétain veut amadouer Franco, qui lorgne sur les territoires français du Maroc. Il accepte donc de négocier en 1941 un échange d'œuvres d'art, et la Dame d'Elche en est la pièce maîtresse.

  Alors quand le merveilleux buste revient au pays, La presse espagnole exulte. Le quotidien phalangiste Arriba salue le retour de cette sculpture symbolique de l'Espagne ibérique comme une reconquête nationale, une nouvelle preuve du génie espagnol...

Encore aujourd'hui, la "majestueuse" trône fièrement au Musée Archéologique de Madrid...
Mais tout n'est pas résolu
Qui est la Dame ?...

  Alors que certaines théories prétendent qu'elle était une déesse, d'autres considèrent qu'elle représente une reine ou une défunte. Aujourd'hui encore, personne ne le sait. Sa découverte, isolée, sans contexte archéologique proche, ne permet aucun recoupement, pas même sur son âge exact.

  Et si la Dame était un homme ?... Abandonnée aujourd'hui, l'hypothèse fut pourtant envisagée, renforcée par l'absence de poitrine et de cheveux. Mais ses seins sont en fait cachés par des parures et ses cheveux sont enroulés en macaron dans les grands tortillons qui encadrent son visage.

  La délicatesse de ce visage est telle que l'on en vint même à douter de son origine ibérique et voir même ancestrale et à parler de faux ou de canular. Il est vrai que comparée à d'autres œuvres ibères, la proportion et l'équilibre de son visage surprennent par la forte influence de l'art grec qu'ils dénotent. Cependant, les bijoux et la tunique qu'elle porte sont clairement locaux et fournissent un exemple parfait de l'habillement ibère.
Récemment, des analyses de restes de pigment sur la pierre ont coupées court à ce débat en attestant de son authenticité. Car, si aujourd'hui pratiquement aucunes de ses couleurs d'origine demeurent, il s'agit pourtant à l'origine d'une sculpture polychrome.
On peut également affirmer que pour accentuer l'expression de son regard, une bille de verre occupait la cavité centrale de ses yeux.



  Des recherches réalisées en 2005, ont même permis de mettre en évidence son origine locale. En effet, des études pétrographiques ont permis de déterminée que le buste a été sculptée dans un bloc de pierre extrait de la carrière d'El Ferriol, située entre Elche et Aspe.

  La pierre est un calcaire bioclastique fin et tendre, de couleur beige jaunâtre (Miocène inférieur moyen) très recherché pour son excellente qualité géotechnique, et notamment pour la statuaire.

  Toujours visibles mais abandonnée, la carrière a été exploitée de manière anarchique de l'Antiquité au début du XXe siècle. Sa superficie totale oscille entre 70 et 90 m², avec des fronts de taille irréguliers de 2 et 7 m de hauteur. L'extraction était effectuée selon deux techniques : en gradins ou en délit, dans le sens vertical des failles naturelles.



  Sur les fronts de taille, ou d'autres éléments ébauchées et abandonnées sur le site, on peut deviner les outils utilisés. Pour l'extraction : le pic, les taillants, la broche et les coins. Des outils à percussion posée sont également utilisés, ce qui sous–entend l'usage de la massette et de la masse.
Sur les éléments ébauchés ou sculptés on retrouve des traces de pointe, de ciseau plat au tranchant large, des éclats chassés certainement au têtu et des traces parallèles de gradine ou de ripe à cinq dents. Des outils encore bien connus de nos jours.

  Le sculpteur qui a réalisé la Dame d'Elche était peut être un ibère, formé à la stylistique gréco-orientale ou un artiste grec résidant en Espagne. Nul ne le saura jamais... Mais quoi qu'il en soit, armée de sa beauté inaccessible, la fiancée de l'Espagne garde toute sa pureté et reste stoïque face à toutes les âmes ensorcelées par son charme, comme à celle du poète Vicente Gaos :

Oh buste éternel, combien a-t-il plu de siècle et de siècle sur ton regard ?
Des siècles, de mer, de vent, de lumière, de nuits étoilées,
Dame d'Elche, tu es l'arbre de l'oubli.

Le ciseau lointain a vibré, mais quel ange de chaux l'a manié ?
Il n'y a rien, plus une pierre aussi délicate,
par un visage si serein possédée.

Vénus de l'autre bord de la mer grecque,
les dames espagnoles étaient ainsi,
avec ces yeux de feu phénicien.

Absorbé par la douceur des vagues,
un regard bleu, une lumière de tranquillité,
les dames de pierre, seules ibériques.

A LA DAMA DE ELCHE




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