LES P'TITES HISTOIRES
Pour les Petits et Grands N'enfants ...

LE BAIN DES TSARS par Mikhaïl Koliakov


   La ville de Pouchkine est un des faubourgs de Saint-Pétersbourg. Anciennement appelée Tsarskoïe Selo (le village des tsars), la cité est renommée "Pouchkine" en 1937 afin de commémorer le centenaire de la mort du célèbre poète. C'est l'un des plus fameux élève du lycée impérial de Tsarskoïe Selo et c'est ici, en flânant dans les allées fleuries du parc, qu'il trouve ses premières inspirations poétiques.


   La "Versailles Russe", comme on surnomme la ville, est régulièrement assaillie de touristes qui viennent visiter les merveilleux palais impériaux de Catherine II et d'Alexandre et parcourir les magnifiques parcs de la ville.

   Parmi eux, au sud-ouest de Pouchkine, se trouve le parc Babolovsky. C'est Catherine II qui remarque l'endroit lors d'une de ses promenades le long de la rivière Kuzminka près du village de Babolovo. Charmée par l'endroit, elle décide d'y faire bâtir un palais avec des dépendances et d'aménager un parc. En 1780, on y construit tout d'abord une simple bâtisse de bois, mais dès 1785 un petit palais de style néo-gothique, dessiné par l'architecte Ilya Neyelov, lui fait place.
Cette charmante demeure est simple et ne comporte que 7 pièces car ce n'est pas un lieu d'habitation, elle abrite en fait les rendez-vous galants de l'Impératrice avec ses nombreux favoris, comme le Prince Grigori Aleksandrovitch Potemkine, Pierre Zavadoski ou encore Platon Zoubov.
Il en est ainsi, jusqu'à la mort de Catherine II en 1796.


   En 1814, la demeure est rénovée par l'architecte Luigi Rusca, qui repense la décoration intérieure des chambres, les plafonds sont peints, les murs drapés de tissus indiens et les pièces meublés en acajou. Les jardins sont aussi aménagés et arborés de nouvelles essences.
Mais la vraie renaissance de ce petit palais se fait entre 1823 et 1825 quand il est reconstruit par le célèbre architecte Vassili Petrovitch Stassov à la demande d'Alexandre Ier. En fait, dans sa restructuration, Stassov préserve l'intégrité de la conception architecturale d'origine, sauf sur un point, et il est de taille...
   Il s'agit de la salle de bains. Le bâtiment qui l'abritait est rasé et de nouvelles et solides fondations sont réalisées pour accueillir une future tour octogonale de style néo-gothique. Mais, avant l'élévation des murs et la maçonnerie de la voute il faut placer en son centre une pièce unique et incroyable que l'on surnomme encore aujourd'hui :

"Le bain des tsars" ...



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   L'homme peint ici par Vasily Andréévitch Tropininym est Samson Soukhanov. Il naît en 1769 dans une famille paysanne de Vologda, dans le nord de la Russie. La vie est difficile dans cette région, alors pour survivre il y a la pêche en mer Blanche en hiver et les métiers de la construction aux beaux jours, charpente, maçonnerie et taille de pierre, le domaine de prédilection de Samson.
  Vers 1800, Saint-Pétersbourg est en pleine expansion, la construction de nombreux édifices demandent l'intervention d'une main d'œuvre importante et qualifiée dans tous les domaines. De nombreux paysans et artisans de Russie sont attirés par cette perspective et tentent leur chance en se rendant à la capitale. Samson Soukhanov fait partie de ceux-là, il quitte sa famille pour Saint-Pétersbourg ou il trouve sans peine un poste de tailleur de pierre.
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Cliquez pour agrandir l'image   Samson Soukhanov se révèle être un excellent professionnel. Il participe à de nombreux chantiers de prestige comme celui de la cathédrale Notre-Dame de Kazan et ses 96 colonnes monumentales ou celui de la cathédrale Saint-Isaac. C'est une des plus vaste cathédrale à dôme du monde avec, en façade, des colonnes monolithes de plus de 100 tonnes chacune. Pour leur transport et leur pose des moyens ingénieux et colossaux sont employés (voir ci-contre).
Il sculpte également plusieurs œuvres marquantes de Saint-Petersbourg, comme les colonnes rostrales de la Place de la Bourse ornées de proues des navires et de sculptures symbolisant les grandes rivières russes, la Volga, la Dniepr, la Neva et la Volkhov. Ou encore le fronton du palais de la bourse représentant Neptune montant un char attelé d'hippocampes et entouré de Neva et de Volkhov.

La cathédrale de Notre-Dame de Kazan et la cathédrale Saint-Isaac à Saint-Pétersbourg

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Une des colonnes rostrale et le fronton du Palais de la Bourse de St Pétersbourg




  Lorsque en 1811, l'Empereur Alexandre Ier décide de réaménager le petit palais du parc Babolovsky, il commande à l'ingénieur Agustin Bettencourt un ouvrage en granite bien particulier pour sa salle de bains. Un ouvrage que seul un tailleur de pierre d'exception peut réaliser.
  Le maître d'œuvre ne connait qu'un homme capable de réaliser ce travail, c'est Samson Soukhanov




  Aujourd'hui, au hasard d'une promenade dans le parc Babolovsky, on peut découvrir les ruines d'un bâtiment de briques rouges inspiré du style gothique anglais. Ces vestiges à l'abandon et peu accueillants sont ceux du palais de l'Empereur Alexandre 1er.
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  Des pans de murs éventrés sur des pièces envahies des débris de toitures enchevêtrées dans les ronces... Seul un bâtiment octogonal semble épargné par le temps, bien qu'il ait passé plus de 60 années à tout vent il est toujours couvert d'une toiture en tôle.
On y pénètre par une porte béante et là, lorsque les yeux sont habitués à la pénombre, c'est la surprise... Au milieu de l'octogone, dans un fatras de débris de charpente et sur un sol jonché de gravas poussiéreux trône, intacte, le "bain des tsars", l'œuvre de Samson.
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  C'est un bassin de granite aux dimensions uniques : 5,33 m de diamètre et 1,92 m de hauteur. Il est évidé sur 1,52 m mais pèse encore un poids moyen de 48 tonnes...
Pour sa réalisation, Soukhanov fait venir par bateau un bloc énorme de plus de 150 tonnes d'une carrière de Finlande. Ce granite à texture dite Rapakivi est composé de gros cristaux ovoïdes de feldspaths alcalins de couleur rose entourés d'une fine bordure de feldspaths plagioclases gris/vert. Sa composition particulière offre des variations de profondeur et d'irisation aux changements de luminosité.







  On ignore tout de la façon dont le mastodonte est transporté du port de Tsarskoïe Selo jusqu'au palais, d'autant plus que le réseau routier est pratiquement inexistant à cette époque. Une voie de cheminement est certainement créée spécialement pour permettre la mise en place du bloc sur la fondation du futur bâtiment. Quoi qu'il en soit, en 1811 Samson débute la taille du bassin sur le site.

  Pour bien comprendre le travail de notre tailleur, il faut s'imaginer qu'à cette époque il n'y a pas de machines, par d'air comprimé, pas d'électricité, on taille au ciseau et au maillet et le granite est un matériau très résistant.
Si on ne prend que l'évidement du bassin, plus de 25 m3 de matière sont à retirer et les coups de maillet pour en venir à bout se comptent certainement en dizaines de milliards. On n'oublie pas non plus que les ciseaux sont en acier et qu'il faut régulièrement les affûter pour assurer un travail de qualité. Alors, on ose à peine imaginer le temps passé au façonnage de la forme extérieure, à son ponçage et à son polissage...

  On comprend mieux le temps mis par notre courageux tailleur pour terminer l'ouvrage, soit 7 longues années qui l'amènent à abandonner totalement toute autre activité. Payé 16 000 roubles en trois termes pour ce travail, il obtient un supplément de 4 000 roubles à la fin des travaux, mais ils ne suffisent pas, ce bassin de granite le mène directement à la ruine et à l'oubli.


Le Bain des Tsars aujourd'hui




Le Bain des Tsars en 1930
  Une plateforme circulaire munie d'un garde-corps en fer forgé est aménagée autour du bâtiment et une passerelle permet d'entrer dans le bassin.
Pour le remplir entièrement il ne faut pas moins de 8.000 seaux d'eau, froide, bien-sûr... On affirme qu'un système de tuyauteries ou de foyer, situé sous le bassin, permettait de chauffer l'eau. En fait, cela paraît peu probable compte tenu de l'importance du volume.
De plus, dans la vie des russes les bains froids ont un rôle important. On leur prête des vertus d'épuration, de stimulation et de régénération des cellules du corps. Alors, pour Alexandre Ier, accueillir ses invités prestigieux dans un parc romantique et reposant et les surprendre en leur offrant une saine baignade dans un endroit inoubliable, c'est du meilleur effet et cela peut servir dans certaines négociations...
Accessoirement, et comme nombre de ses prédécesseurs, l'Empereur utilise ce petit palais pour ses rendez-vous galants avec ses nombreuses courtisanes...





  Comme toutes les curiosités de l'histoire dont la véritable origine reste méconnue, ce fameux bassin de granit aux dimensions incroyables pour l'époque fait l'objet de nombreuses légendes.

  La plus tenace affirme que l'Empereur Alexandre 1er, considérablement attiré par la franc-maçonnerie dans ses jeunes années, veut ce bassin particulier pour y organiser des cérémonies rituelles. Il lui permet d'entrer en communication avec des forces supérieures...
On en veut pour preuve l'intérêt porté par les "Black Order" SS, pendant la guerre. Les membres de cet ordre, friands de sciences occultes ont demandé le soutien des puissances du mal dans le " Temple Babolovsky ". Ils ont même voulu emporter le précieux bassin en Allemagne, mais ont abandonné, faute de moyens nécessaires pour soulever et transporter une telle masse.

  Bien entendu, on affirme aussi que tous ceux qui ont approché ce mystérieux bassin de granite ont mal fini...
En commençant par Alexandre 1er lui-même, décédé subitement en 1825.
Augustin Betancourt, le maître d'œuvre qui supervise la construction du palais du début à la fin est licencié de son nouveau poste de ministre en 1824.
Et bien entendu Samson Soukhanov, maudit le reste de sa vie, car après ce projet il fait faillite et meurt dans la pauvreté.
Quand aux envahisseurs allemands, on connaît leur histoire...
On peut même ajouter qu'à la fin des années 90, des hommes d'affaires de Saint-Pétersbourg décident d'acheter le bassin de granit pour décorer leur showroom. Mais alors que tous les détails administratifs étaient réglés avec les autorités locales, leur entreprise fait faillite...






  Le parc Babolovsky est classé au patrimoine mondial de l'UNESCO. D'une superficie de 268,6 hectares, c'est le plus grand des cinq parcs de la ville de Pouchkine et pourtant, le gouvernement n'a guère investi dans son entretien. En effet, après l'effondrement de l'union soviétique, le parc Babolovsky n'est pas inclus dans la liste des sites du patrimoine culturel particulièrement intéressants...
L'entrée du parc Babolovsky est absolument gratuite et le nombre de visiteurs augmente chaque année. Les russes sont de plus en plus intéressés par leur histoire et cherchent à se ressourcer dans les parcs de la ville pour oublier le rythme toujours plus rapide de Saint-Pétersbourg.

  Depuis 2006, le site est menacé par un projet de création de terrain de golf. Le concept comprend l'aménagement d'environ 100 hectares dans la partie sud du parc et nécessite la coupe de nombreuses plantations. Il prévoir un accès limité au public sur plus d'un tiers de la superficie. Et l'étude - peu détaillée - ne dit pas ce qu'il adviend des ruines du fameux palais et de son bassin de granite... Une association locale lutte activement pour barrer la route à ce projet qui n'a pas encore vu le jour en 2014.


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