LES P'TITES HISTOIRES
Pour les Petits et Grands N'enfants ...

LE DERNIER TAILLEUR DE PIERRE par Sigrun Srivastav

Le jeune Gopal jeta son marteau et son ciseau au sol et s'écria: " Je pars, mon père, je te laisse, et ce travail avec...
Regarde ce que ça nous a rapporté " Il étendit les bras et montra dédaigneusement le petit atelier encombré, les dalles de pierre et de marbre empilées dans un coin, par la porte ouverte de sa chambre, le vieux lit ou s'entassait une pile de vêtements usagés. La peinture des murs blanchis à la chaux salie par les nombreuses moussons, la fenêtre sans rideaux ouverte sur une cour minuscule
" Après toutes ces années de travail, c'est tout ce que nous avons..., rien, rien ! Tout ce travail ne mène à rien ! "

Le vieil homme regarda son fils Gopal d'un air étonné : " Ce n'est pas seulement l'argent qui compte, mon fils, ce qui compte c'est être au service, au service de Dieu ", sa voix tremblait, mais elle conservait sa douceur habituelle.

" Père ", le jeune homme grogna avec impatience : " Les temps ont changé, le travail du tailleur de pierre a changé, aussi. Tu ne peux pas vivre avec seulement les sculptures des temples, tu dois produire en masse, comme tous les autres commerçants d'Agra... Allez, Père ! "

Les traits du vieil homme se durcirent : " Non, mon fils, ce travail, je l'ai appris de mon père, qu'il l'a lui-même appris de son père et nous avons conservés cette tradition depuis des siècles... J'espérais que tu poursuivrais notre travail "

" Non, mon père ", répondit le jeune homme avec détermination : " Il y a beaucoup plus d'argent à gagner en taillant des cendriers et des plaques pour les magasins touristiques; je suis fatigué de travailler pour un salaire de misère pour le Comité du Temple de Krishna à Srinagar... Je pars, mon Père. "

Le jeune homme pris quelques affaires et claqua la porte de la chambre, laissant son vieux père accroupi devant son ouvrage, la statue de marbre de Radha et Krishna dont la forme suggérait déjà sa future splendeur. Il laissa retomber ses mains sur ses genoux, et ferma les yeux, il commençait à prier et n'entendait pas les hésitants au revoir de son fils qui avait déjà passé la porte. Il était assis là, immobile, hors du temps.

" Masterjee ! " cria Salim, le boy, en entrant dans l'atelier nu-pieds. Le jeune garçon lui amenait un verre de thé fumant qu'il tenait à la main. " Masterjee ? ", répéta-t-il d'une voix inquiète. Le vieil homme leva les yeux, son visage était livide, il avait l'air très fatigué. Il fit signe au garçon de se rapprocher et de s'asseoir. " Salim " dit-il doucement " bientôt je serai le dernier tailleur de pierre ici, tous les autres auront disparu à Agra. Ils préfèrent vendre des bougies à bas prix, des presse-papiers et des cendriers. Ils font de l'argent, mais ils trahissent notre savoir et nos traditions séculaires. Et maintenant Gopal a disparu et je vais devoir terminer cette sculpture seul. Avec l'aide de Dieu, je vais le faire, Salim. "

" Je sais que vous le ferez Masterjee " répondit le garçon. " Vous allez même faire beaucoup plus encore, des sculptures du temple, les plus grandes et les plus belles... "

Le vieil homme regarda le garçon, cet orphelin il l'avait rencontré il y a cinq ans; trempés jusqu'aux os, vêtu de haillons, il lui avait demandé de l'abriter pendant un furieux orage de mousson. Et c'est comme cela qu'il était resté là, à travailler pour l'artisan, désormais son maître.
Le temps était passé et il était devenu grand et fort, plus grand que les autres garçons de treize ans.
Le vieil homme savait que Salim le laisserait un jour. Il soupira et regarda dans les yeux graves de l'enfant, ils étaient embués de tristesse, une tristesse que le vieil homme ne pouvait pas comprendre. Il secoua la tête : " Ma force est en déclin, je n'ai plus la même vigueur pour ciseler la pierre et la sculpture prend trop de temps, beaucoup trop... "
Mais, tout à coup il se redressa et dit avec détermination : " Je vais devoir finir ce travail ! je dois le faire ! "

" Oui, vous le ferez ! " répéta le garçon en offrant à son maître le verre de thé : " Buvez, s'il vous plaît, il vous fera du bien " Puis il ajouta : " Je dois aller sur le marché une heure ou deux, mais je serai de retour à temps pour préparer le dîner. "

Le vieil homme hocha la tête et pensa qu'il allait souvent au marché ces derniers temps... Cela l'inquiétait, il n'aurait pas voulu qu'il fréquente de mauvaises relations... Il lança un regard interrogatif au garçon, qui se retourna et quitta l'atelier.

Le vieil homme soupira et ramassa le ciseau et la massette à ses pieds. Le contact du métal froid de l'outil le rempli de bonheur et de confiance. Il aimait son travail et ne voulait en changer pour rien au monde.


Les jours et les semaines passèrent, un mois, depuis le départ de Gopal et le vieil homme avait travaillé sans relâche, du matin jusqu'à tard dans la nuit. il travaillait sur la sculpture, il était là, dans la pierre, à donner les formes, les épaules droites de Krishna, les douces courbes de ses hanches, les doigts si fins qui couraient sur la flûte, son visage serein et éternellement beau. Le vieil homme pouvait voir dans la pierre, il pouvait la sentir, il n'avait qu'à laisser filer son ciseau.
Il ne se sentait pas la faim ni la soif, motivée par le désir de terminer la sculpture dans les temps. C'était la plus grande statue qu'il n'avait jamais réalisée... Ce serait sa dernière.


Il travaillait, son outil frappant la pierre, encore et encore. Mais vint le jour où le vieil homme ressentit beaucoup de fatigue, ses mains se mirent à trembler sous l'impact de la massette et ses épaules devinrent douloureuses, ses bras lourds et ses yeux fatigués. Sa vision devenait floue, il ne pouvait plus voir nettement la forme de Krishna dans la pierre. Submergé par la peur, il tomba à genoux et pria...


" Masterjee ! " dit Salim : " Vous n'avez pas touché votre nourriture encore aujourd'hui ! S'il vous plaît, prenez un peu de riz et de légumes, vous n'avez bu qu'un verre de lait pour le petit déjeuner... Et le lait caillé, vous aimez le caillé, buvez-en !... "

Le vieil homme leva les yeux et murmura : " Je ne pense pas que je serai capable de finir cette sculpture... Si Gopal était là, ce serait différent. " Il hocha la tête distraitement à lui -même et continua : " Il n'était pas le meilleur des artisans, mais il était bon et fort. Il taillait la pierre passe par passe, avec hésitation, comme s'il s'agissait d'argile. Il n'avait pas encore appris à sculpter les détails les plus fins, mais dans un an ou deux, il aurait sûrement appris... C'est tout cela, et aussi la main qui l'ont fait abandonné... Il lui manquait quelque chose, mais c'est quelque chose qui ne peut pas être enseigné. "

" Parce qu'il vient de quelque part au fond de vous... " Chuchota pour lui-même Salim : " Du plus profond de l'âme ... ! " Il ferma les yeux et mit la main sur son cœur.
Le vieil homme regarda le garçon, surpris. Il le vit rougir et tourner son visage.

" Vous avez raison, Salim, vous avez raison. " Et puis il ajouta avec une soudaine amertume : " Et si vous ne l'avez pas ici... " dit-il en frappant sa poitrine " Alors vous feriez mieux d'aller à Agra tailler des cendriers pour les touristes... " Le vieillard toussa péniblement et bu son verre d'eau.

" Mangez Masterjee, mangez, tout ira bien. "

Après avoir mangé, le vieil homme une fois de plus repris sa massette et son ciseau et travailla jusque tard dans la nuit, tout en parlant à son fils et à Dieu, à Dieu, pour qu'il lui donne la force.
Dans les premières heures de la matinée, le ciseau et la massette glissèrent de ses mains et tombèrent à terre. Son vieux corps s'affaissa lentement en avant et son front vint toucher la flûte de Krishna, glissa vers le bas sur la statue pour se reposer sur le socle " Oh Dieu ! " murmura-t-il, et a coula dans une profonde obscurité.


Quand il ouvrit les yeux, il était couché sur son lit dans sa chambre, couvert par une couverture en coton léger.

De l'atelier, il entendit le son du ciseau sur la pierre. Il écouta, ses oreilles le trompaient ? Non, il entendait bien le tintement de la massette sur le ciseau.
Gopal ! Il était de retour !... Gopal était de retour et il était là pour l'aider. Il finirait la statue ! Il se leva et, d'une démarche hésitante, traversa la petite pièce pour atteindre la porte.

" Gopal ! " Il était sur le point de crier quand les mots se figèrent sur ses lèvres.

" Non ! " Eut-il envie de crier "Arrête ! Arrête ton travail ! " Mais il ne pouvait pas parler, le choc l'avait immobilisé. Il regardait, à l'arrière du jeune tailleur de pierre qui travaillait sur le visage de la statue, sur les sourcils, cambrés sur une paire de beaux yeux.

Ce n'était pas son fils assis en tailleur devant la plus grande statue qu'il n'avait jamais sculpté. C'était Salim, son serviteur...

Le vieil homme regarda étonné et la première vague de choc, la peur et la colère passées, " Hai Ram ! " murmura le vieil homme : " Oh Dieu ! " Il avança en chancelant vers le garçon et posa sa main sur son épaule et dit doucement : " Salim ?... "

Le garçon effrayé, se retourna et leva les yeux vers son maître. Ses joues étaient éclatantes et toute la tristesse avait quitté ses yeux. Salim se leva maladroitement, la massette et le ciseau dans les mains.

" Salim... ", le vieil homme recherchait désespérément des mots.

" Je ... je ... je ... voulais vous aider ", murmura le garçon : " Je ... je vais apprendre, si vous vouliez m'apprendre, Masterjee ! J'ai pratiqué secrètement, pendant près de deux ans, dans la carrière...
Je suis un musulman et je sais que je ne devrais pas créer l'image de Dieu, mais n'est-ce pas différent, Masterjee ? Je peux tailler une sculpture, n'est-ce pas ?, une belle sculpture, qui a un sens différent pour différentes personnes.
N'est-ce pas, Masterjee ?..., s'il vous plaît dites-moi ! ... Depuis plusieurs années, je veux devenir sculpteur, je me suis battu contre ce désir, mais il était trop fort et je sais qu'il n'y a rien dans ce monde que je voudrais faire plus et il n'y a rien dans la vie que je pourrais faire mieux...
Voulez-vous s'il vous plaît me montrer, Masterjee ? "

Le vieil homme attira la tête du garçon contre son épaule et lui dit : " Calme toi Salim, il n'y a rien que je puisse t'enseigner. Vas-y. Tu as tout dans tes mains et dans ton cœur et je sais que tu seras l'un des meilleurs tailleurs de pierre du pays ".



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