LES P'TITES HISTOIRES
Pour les Petits et Grands N'enfants ...

MONSIEUR LE BOSSU par Alhan Rudder

Comme chaque semaine depuis près de trois mois je me rendais sur le chantier de la cathédrale Notre-Dame de Paris.

  Il avait fallu attendre l'année 1825 pour se rendre compte que l'état des maçonneries du monument était déplorable. La porte rouge par exemple était en ruines et on ne comptait plus les pinacles brisés, les gables effondrés. Quant à la grande statuaire des portails et de la façade, il n'en restait plus grand-chose. Son aspect était si misérable que les responsables de la ville de Paris avaient même envisagé la possibilité de l'abattre totalement.
  Mais c'était hors de question, il fallait batailler, forcer le roi Louis à engager les fonds nécessaires pour sauver Notre-Dame. Alors pour cela, j'avais usé de mes quelques relations, écrit des tribunes et même obtenu un rendez-vous avec l'architecte Étienne Godde chargé de l'entretien de l'édifice.
  Lors de cette rencontre, je l'avais assuré de tout l'intérêt que les parisiens comme tous les amateurs d'art et d'histoire d'ailleurs, fervents catholiques ou non, portaient à ce joyau de l'architecture gothique. Il ne fallait pas l'abandonner et au contraire lui redonner vie...
  Il m'avait alors assuré que des travaux d'entretien et de rénovation étaient d'ores et déjà entrepris et j'avais même obtenu de sa part l'autorisation d'observer le suivi des restaurations en cours.

  Profitant pleinement de ce laissez-passer, je me rendais régulièrement sur le chantier de la cathédrale en entrant par une palissade installée face au portail Saint-Étienne. Ce jour là, des ouvriers étaient occupés à lever les dalles du transept pour certainement remplacer les plus endommagées ; d'autres posaient les lourdes marches menant au Chœur.
  Parmi eux je reconnu mon ami Henry, un tailleur de pierre venu d'Angleterre pour se faire embaucher sur ce prestigieux chantier. Nous étions proche, non pas parce que je possédais de fameux talents d'artisan comme lui, mais parce que nous avions la même manie, le même défaut dirais-je même... Tout ce que nous voyions, tout ce que nous vivions, il fallait l'écrire, le coucher sur le papier pour ne rien oublier de nos ressentis, de nos sensations. Et ceci, face aux plus surprenants comme aux plus simples événements de notre vie.
  C'est ainsi que je l'avais remarqué un jour, alors qu'il griffonnait sur un carnet ce que je pensais être un croquis ou un relevé quelconque. En m'approchant de lui, je vis qu'il rédigeait en fait un texte en anglais. La conversation s'engagea, il me parla de son pays, de son métier, de ses passions et de cette envie irrépressible de tout raconter, lui, les autres, parce qu'il voulait garder une trace de tout...

  Je ne pouvais pas m'approcher, tant le chantier était encombré, alors un compagnon lui signala ma présence. Il me fit un signe de la main, puis donna quelques consignes et avança vers moi en enjambant les pierres qui jonchaient le sol.

    - " Bonjour Monsieur Victor... "

    - " Bonjour Henry "


  Je n'avais que 23 ans et j'étais bien plus jeune que lui. Pourtant, et malgré notre amitié, il ne pouvait m'appeler autrement que par " Monsieur ".

    - " Je vois que vous restaurez enfin cet escalier... "

    - " Oui, mais nous ne changeons que quelques marches, les plus usées. Cela rend la tâche d'autant plus difficile... Il aurait été préférable de tout remplacer par une bonne pierre dure des carrières de l'Oise..."
  Tandis qu'il me parlait, mon regard fut soudainement attiré par la silhouette d'un homme, un tailleur de pierre assis plus haut, entre deux colonnes du fenestrage situé sous la rose du portail Saint-Étienne.
  Les vitraux délabrés avaient été déposés et la clarté extérieure m'empêchait de bien entrevoir ses traits. Mais son allure avait quelque chose d'intriguant et ne m'était pas inconnue. L'homme était visiblement intéressé par ma présence car il avait posé son taillant sur son épaule et il regardait dans notre direction.

    - " Qui est cet homme ?... Je ne l'ai jamais vu ici et pourtant sa silhouette me paraît presque familière. " demandais-je à Henri en lui désignant le drôle de bonhomme. Il se tourna dans sa direction et me dit :

    - " Ah oui !... C'est un sculpteur, un compagnon de Monsieur Trajan. Il ne sont là que depuis quelques jours pour restaurer les statues les plus dégradées et les colonnades "

    - " Cet homme est vraiment impressionnant... "

    - " Effectivement, Monsieur Victor. Son corps et son visage sont difformes.
Il ne parle qu'à Trajan et ne côtoie personne, même ses repas, il les passe seul. "

    - " Comment s'appelle-t-il ?... Cela m'aidera peut-être. "

    - " Je ne connais même pas son nom, voyez-vous !... Ici, entre compagnons, nous l'appelons le Bossu. "



  J'avais du mal à quitter cet homme du regard, il devait savoir que nous parlions de lui, mais il avait rapidement repris son travail en regardant droit devant lui, tout en feignant le détachement.

  Ce jour là, Henri me fit faire le tour des travaux en cours. Je vis les nouveaux blocs de pierres reçus des proches carrières et saluai les scieurs en interrompant un instant leur débit. Mais mon esprit était accaparé par l'image de ce " Bossu ". Mais où l'avais-je déjà croisé et dans quelle circonstances ?...
  Lors de mes autres visites hebdomadaires à Notre-Dame je ne revis pas cet homme. Il finissait par m'obséder car j'étais certain de connaître ce sculpteur, un être de cet acabit ne pouvait s'oublier...

  Mais ce n'est que quelques semaines plus tard, lors d'une conversation avec ma chère épouse Adèle, que j'eus enfin la réponse.

  Nous évoquions ensemble le périple qui m'avait amené à la demander pour femme à son père. Amoureux fou d'elle depuis deux ans et alors que mademoiselle Adèle passait des vacances avec ses parents à Dreux, je me morfondais à Paris en ne pensant qu'à elle.
  Je l'aurais bien rejoint, mais le voyage en diligence de Paris à Dreux coûtait 25 francs et, à 19 ans, je ne possédais pas une telle somme. Alors, sur un coup de tête dont seuls les amoureux sont capables j'avais décidé de prendre la route à pied, de Paris à Dreux, pour supplier ses parents de me laisser l'épouser...
  Quatre vingt kilomètres d'un parcours semé de péripéties plus ou moins heureuses sous la chaleur torride de juillet pour une arrivée en piteuse apparence et dans une grande fatigue.
  L'aventure avait été payante puisque ses parents, certainement impressionné par ma détermination, avaient finalement accepté de nous marier.

  Mais je me souvenais maintenant qu'en arrivant à Dreux, poussiéreux et épuisé, je passais devant l'église Saint-Pierre lorsque j'avais entendu un bruit familier.
  Pour moi, qui ne manquais jamais de visiter un chantier d'artisans, j'avais reconnu le bruit caractéristique du ciseau sur la pierre.
  Alors, je m'étais laissé détourné de mon but ultime pour aller voir ce que fabriquait ce tailleur à l'ouvrage. Après tout, même si l'affaire ne valait pas le détour, j'arrivais à Dreux et une prière à Dieu dans son église pourrait peut-être servir ma cause.
  Et cette chaleur !... La fraîcheur qui devait régner dans cette église me ferait le plus grand bien.
  A l'entrée, trois maçons juchés sur un échafaudage badigeonnaient à la chaux les murs d'une chapelle latérale. Et alors que j'avançais vers le chœur, je vis cet homme. Il était debout face à la sculpture d'un saint qu'il venait certainement d'affiner. Des outils traînaient à ses pieds et il tenait encore son ciseau en main.

  Il m'avait certainement entendu arriver car il me regardait. Dans la pénombre de cette église son allure était presque effroyable. Le corps de cet homme était une aberration, son dos était lesté d'une énorme bosse et sa grosse tête paraissait comme posée en équilibre sur son buste, prête à basculer... La grimace était son visage, tortueux et torturé, tout semblait mal placé ou bien décalé. Un gros œil, l'autre petit et fermé, un nez épaté et une bouche aux lèvres lippues qui cachaient à peine quelques dents désordonnées...
  Il émanait de son visage un mélange angoissant de malice, d'étonnement et de tristesse. Nos regards s'étaient croisés mais je n'avais pas réussi à le soutenir, feignant de m'intéresser plus à l'œuvre sculptée qu'à son auteur.

  J'étais ainsi arrivé jusqu'à l'autel, mais cette vision m'avait troublé, je ne pouvais m'empêcher de penser à lui. Maintenant, je n'entendais plus ses outils, mal à l'aise, je regardais derrière moi. Allait-il surgir brusquement au détour d'une colonne ?... J'étais ridicule, pour quelle raison m'aurait-il voulu du mal ?
  En quittant l'église, j'étais repassé devant son ouvrage, presque décidé à me présenter et à lui parler, mais il avait disparu. Alors j'avais repris mon chemin vers la demeure de ma dulcinée...
  L'homme que j'avais croisé ce jour là était donc bien le même que celui aperçu à Notre-Dame. Je regrettais maintenant de l'avoir fui, de ne pas avoir tenté de l'aborder. Moi qui d'habitude me sentais proche des gens les plus simples.
  Et puis un homme, certes laid et repoussant, mais possédant un don évident pour la sculpture ne pouvait être dépourvu de sensibilité et d'intelligence... Il gardait une distance avec les autres, mais après tout, les autres ne faisaient rien pour l'approcher.
Cet homme avait certainement dû souffrir de leurs regards et de leurs quolibets. Un être différent ne pouvait-il pas bénéficier de respect, de compassion, et même d'amour ?... Je tenais là quelque chose !...

  En 1828, je débutais la rédaction d'un grand roman historique. L'action se situerait au moyen-âge autour de Notre-Dame de Paris car je voulais mettre en lumière ce lieu grandiose. Et je venais de trouver le personnage principal de mon roman, un homme hideux et abandonné de tous mais qui allait connaître l'amour... Le "Bossu de Notre-Dame"


Bien que romancée cette petite histoire n'est pas tout à fait imaginaire...

  En effet, dans les années 1820, un tailleur de pierre britannique nommé Henri Sibson est embauché pour participer à la restauration de la cathédrale Notre-Dame de Paris. Henri Sibson est graphomane, il écrit tout ce qu'il vit et laisse derrière lui sept tomes de Mémoires qui retracent son parcours.
  Ces ouvrages sont conservées dans la Tate Gallery de Londres (un réseau de 4 musées qui abritent la collection nationale d'art britannique). C'est là qu'un archiviste va découvrir dans les textes de Sibson la mention de deux sculpteurs qui travaillent ensemble sur le chantier de Notre-Dame. L'un d'eux est nommé Trajan tandis que l'autre est un bossu solitaire dont le nom n'est pas précisé. On le rencontre à nouveau quelques pages plus loin, sous le sobriquet de "Monsieur Le Bossu".

  En 1828, Victor Hugo commence la rédaction de "Notre-Dame de Paris". Pour se documenter, il fréquente les ateliers de restauration comme celui de la cathédrale. Il est fort possible qu'il y rencontre à plusieurs reprises les compagnons d'Henry Sibson et croise ainsi "Monsieur le Bossu".

  Plus tôt, lorsque le jeune Victor Hugo effectue son périple amoureux, Sibson, Trajan et "Monsieur le Bossu" travaillent sur un chantier de restauration à Dreux. Il aurait très bien pu les rencontrer à cette occasion...

  La forte personnalité du sculpteur bossu et toute sa contradiction a donc certainement inspiré Victor Hugo pour le personnage central de son œuvre.

  Le roman est publié en 1831 et a un énorme succès. Il sensibilise le grand public en créant un large mouvement populaire d'intérêt en faveur de la cathédrale. Grâce à cet ouvrage, Victor Hugo contribue largement à sauver le chef-d'œuvre d'un destin fatal.
  Ce nouvel élan permet de lancer un vaste projet de restauration. A partir de 1845, les architectes Jean-Baptiste-Antoine Lassus et Eugène Viollet-le-Duc sont désignés pour effectuer la plus grande partie des restaurations ou des créations encore visibles aujourd'hui.
  Dans l'œuvre de Victor Hugo, Quasimodo, le bossu de Notre-Dame est devenu le sonneur de cloches de la cathédrale. Il apparaît comme un monstre hideux, violent et soumis à son père adoptif Frollo. Mais il se révèle ensuite doté de sensibilité et d'intelligence et tombe amoureux de la danseuse gitane Esmeralda qui préfère l'officier de la garde Phœbus.
  Pourtant, c'est Quasimodo qui tente de la sauver après un revers de fortune. Alors qu'Esmeralda est sur le chemin du gibet, il l'emporte dans ses bras pour la mener jusqu'à Notre-Dame, un lieu d'asile.
  Cependant, après avoir été livrée à la justice par Frollo amoureux et fou de rage, Esmeralda est exécutée. Quasimodo, qui voit la scène du haut des tours, jette Frollo dans le vide avant d'aller mourir auprès du corps d'Esmeralda.





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