LES P'TITES HISTOIRES
Pour les Petits et Grands N'enfants ...

PARIS SOUS PIERRE par Thierry Grand

Paris a sous lui un autre Paris, un Paris d'égouts
lequel a ses rues, ses carrefours, ses places, ses impasses, ses artères et sa circulation

 Victor HUGO, Les Misérables
 

  Promenez vous dans les étroites rues pavées ou les larges boulevards de la rive gauche du vieux Paris. Admirez les belles vitrines, sillonnez les parcs, les grands musées et appréciez la grandeur de l'architecture. Languissez vous encore à la terrasse d'un café ou dînez dans un bistro chic...

  Mais ce que vous ne pourrez jamais imaginer, c'est ce qui se trouve sous vos pieds, à 20 ou 25 mètres sous le niveau du sol que vous foulez. Si votre regard pouvait traverser la surface du sous-sol parisien il y découvrirait une pieuvre aux milles tentacules. Une éponge a moins de pertuis et de canaux que la motte sur laquelle repose l'antique cité.

  Paris est une ville de "couches", dessus, mais dessous aussi. Si son sous-sol a vu naître bien de nouveaux ajouts, d'autres sont des vestiges du passé, souvent perdus et oubliés. Certains sont accessibles au public, d'autres ont été scellés pour l'éternité.

  C'est ainsi que, soigneusement entrecroisés, on y trouve des fondations de l'empire romain, des abris de guerre, des caves médiévales, des cryptes mystérieuses, des champignonnières sombres, des centres commerciaux grouillant de monde et des parkings souterrains à multi-niveaux. Et encore, un réseau de plusieurs kilomètres de collecteurs d'eaux pluviales et d'égouts, 200 kilomètres de tunnels ferroviaires, de métro et de RER, d'innombrables kilomètres de tuyaux d'eau, de gaz, d'électricité et de câbles téléphoniques...

  Mais ce n'est pas tout, car il existe une couche encore plus profonde située sur la rive droite. Le sol y est criblé de carrières de gypse, tandis que sur la rive gauche, on trouve un labyrinthe de plus de 300 kilomètres de carrières souterraines, avec une section macabre connu sous le nom de catacombes.

Une ville de lumière au-dessus, une ville d'ombre et d'obscurité tout juste dessous...



Un peu de géologie
  La ville de Paris n'occupe qu'une infime partie du vaste bassin parisien. En effet, si au sens restreint on appelle bassin parisien le versant de la Seine qui entoure Paris, au sens géologique il s'agit en fait d'une région sédimentaire de 140 km² comprenant tout le centre-nord de la France avec un débordement sur la Belgique, le Luxembourg et le sud-ouest de l'Allemagne et s'étalant du massif armoricain aux Vosges et des Ardennes au massif central.

  Le bassin est constitué d'un empilement de couches de roches sédimentaires alternativement meubles et cohérentes se relevant vers la périphérie; d'où ce nom de "bassin"...
Les roches sédimentaires sont disposées en auréoles concentriques et empilées les unes sur les autres comme des "assiettes". Elles sont ordonnées selon leur âge : des plus récentes au centre aux plus anciennes en périphérie et reposent en profondeur sur un socle essentiellement granitique.


Coupe schématique du Bassin Parisien entre le Massif Armoricain et la plaine d'Alsace
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  Ces roches se sont déposées sur des zones de faible altitude régulièrement envahies par la mer lors des périodes de haut niveau marin. Elles témoignent donc des mouvements de va-et-vient des océans au cours des temps géologiques.

Évolution des temps géologiques de la France

  La multitude de transgressions et régressions des mers tropicales qui inondent l'Europe occidentale à l'âge Tertiaire forme les strates du bassin. Un environnement mixte des conditions marines, côtières, lagunaires et d'eau douce, crée un dépôt compacté, cimenté et parfois lithifié.

  À partir de l'époque gallo-romaine, on exploite tous les gisements utiles à la construction de la ville de Paris. Sur la rive droite, les gypses du bartonien pour la fabrication du plâtre, le calcaire grossier du lutétien et les craies pour les ciments à base de chaux et les peintures et les argiles pour les tuiles et les briques. Sur la rive gauche de Paris, le sable pour la maçonnerie.

  Les dépôts de chaque côté de la Seine sont entre deux plateaux bas, Montmartre et Montparnasse. Ces deux zones sont exploitées sous la ville, tandis que Paris s'agrandit en surface.
Ainsi, le gypse est extrait dans les collines de Paris sur la rive droite de Ménilmontant, de Montmartre et des Buttes-Chaumont, tandis que le calcaire est exploité en grande partie sur la rive gauche, sous les petites collines parisiennes de Montparnasse, Montsouris, Montrouge, la Butte aux Cailles et la colline de Chaillot.


Beaucoup d'histoire

  En 53-52 avant JC, les Romains ravissent la Gaule aux tribus celtiques qui y vivent depuis l'âge de fer. Dans le bassin de Paris, ils découvrent les Parisii, un petit peuple de gaulois qui vit sur les rives de la Seine. Les Romains baptisent ce village Lutetia Parisiorum (Lutèce) et décident de s'installer au-dessus des rives de la Seine. L'emplacement est idéal pour le commerce et la défense du territoire, mais aussi pour la disponibilité de l'eau et des matières premières comme la pierre calcaire, utile à la construction des bâtiments romains, des fortifications militaires et des routes.

  Depuis les Romains au 1er siècle jusqu'aux premiers Parisiens de la fin du 12ème siècle, le calcaire est extrait de carrières à ciel ouvert, sur les bancs de surface, le long des coteaux des rivières (Vallées de la Seine, de l'Oise et de la Bièvre). Ils sont bien plus faciles à exploiter grâce aux fractures naturelles existantes.
La technique d'extraction est primitive, les carriers utilisent la masse ou la mailloche qui percute des coins, la pince de carrier et les rouleaux servent à barder les blocs, la curette nettoie les tranchées de havage et les pioches et pelles dégagent la découverte.

  Une de ces carrières romaines, pratiquement méconnaissable aujourd'hui, est située au cœur de Paris sous l'Arène de Lutèce, un amphithéâtre romain partiellement restauré. L'ancienne structure est considérablement plus grande à l'origine, mais, au long des siècles, un nombre important des pierres est utilisé à la construction d'autres bâtiments.
D'autres exploitations à ciel ouvert romaines, invisibles aujourd'hui, sont situées dans l'actuel Jardin des Plantes et dans le quartier Mouffetard.
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à l'est : les carrières romaines à ciel ouvert - à côté : l'amphithéâtre des Arènes de Lutèce
au nord : l'Île de la Cité qui abritera plus tard la cathédrale Notre-Dame



  À la fin du 12ème siècle, le Paris médiéval est devenu une ville de taille moyenne ou vivent 25 000 habitants. Une campagne luxuriante l'entoure où des fermes et des vignobles prospèrent. L'extraction du calcaire de surface est progressivement remplacée par des travaux souterrains. Ils permettent de répondre aux besoins fortement accrus et nécessaires à la construction des remparts de la ville, mais aussi à l'édification de bâtiments remarquables comme la cathédrale Notre-Dame ou le Palais du Louvre.
Les premières extractions sont essentiellement des extensions de carrières à ciel ouvert où des galeries horizontales sont percées dans le flanc des collines.
  L'exploitation souterraine prend vite de l'ampleur, elle permet d'oublier ces découvertes, longues et coûteuses. Les terrains en surface sont bien plus utiles au développement de l'agriculture. Et puis, il est maintenant possible d'atteindre les dépôts calcaires profonds, bien compactés, ils offrent un grain plus fin et plus homogène que celui des calcaires grossiers de surface.

Carrière à ciel ouvert (romaines)                                Carrière souterraines (médiévales)

  La première méthode d'extraction utilisée consiste à former un réseau de galeries, plus ou moins parallèles qui se recoupent perpendiculairement en abandonnant une masse de soutènement, un pilier, qui peut être contourné. On le nomme "pilier tourné" pour cette raison.
Les carriers laissent ces piliers s'évaser vers le haut, vers le ciel de carrière, afin de soutenir au mieux le plafond. Mais la gourmandise les poussent souvent à oublier ou rogner ces soutiens pour tirer encore plus de matière, alors, force faisant loi, les effondrements sont légions...

  A partir du 15ème siècle, pour exploiter de nouveaux bancs, des puits verticaux sont percés pour atteindre directement la masse. Les pierres tirées sont remontées à la surface grâce à un treuil à roue manié par des hommes ou des chevaux.
Le puits permet d'accéder au cœur du bon banc de pierre, sur une hauteur d'exploitation plus faible que dans les autres carrières. A cette époque, l'exploitation des carrières s'étend principalement dans le sud de Paris, là où les bancs sont moins profonds. Mais cette technique est également utilisée sur les dépôts de gypse pour le plâtre de Paris, à Montmartre et sur les collines de Belleville.

  Vers le 16ème siècle, pour répondre au nombre important d'accidents mais aussi pour améliorer la production, des carriers du faubourg Saint-Jacques mettent au point une nouvelle technique de confortement appelée "extraction par hagues et bourrage".
Les "piliers tournés" sont suppléés ou remplacés par des "piliers à bras", un technique simple et rentable.
Lorsque la pierre est extraite, pour consolider le vide laissé, on monte des piliers à bras - un empilement de grosses pierres posées à bras d'homme entre le carreau et le ciel de carrière - On maçonne ensuite un mur de moellons appelé "hague" entre chacune des ces piles, tout en bourrant l'arrière de remblai tassé. On obtient ainsi une importante surface de soutien compacte et solide jusqu'au ciel de carrière.

  Maintenant, les galeries rayonnent en étoile autour du puits d'extraction en préservant des couloirs de circulation. Certaines carrières peuvent même être extraites sur deux niveaux.
La méthode d'extraction par hagues et bourrage se développe vite sous Paris et sa banlieue. Elle améliore la production et surtout la sécurité. Sans compter son intérêt sur le recyclage des déchets inertes qu'il n'est maintenant plus nécessaire d'évacuer de la carrière.
                  
  Les premières carrières souterraines sont situées dans les faubourgs sur la rive gauche. Mais la ville n'a de cesse de croître, de nouvelles exploitations, avec des galeries d'interconnexion, se développent à la périphérie de la ville de Paris. Les anciennes carrières sont abandonnées et tombent dans l'oubli et, progressivement des habitations sont construites au-dessus...

  Bien que l'état des terrains de la rive gauche soit connu des architectes de la ville au début du 17ème siècle, les constructions continuent toujours. Alors, c'est douloureusement que les parisiens prennent conscience de l'existence des vides souterrains lorsque leur maison s'effondre... Tout d'abord, beaucoup d'entre eux pensent que c'est là, l'œuvre du diable...

  Appelés "fontis", ces effondrements localisés varient en taille pour aller du simple désordre dans les constructions jusqu'à l'ensevelissement complet des maisons ou la disparition de rues entières. Dans la carrière, le ciel se délite progressivement et tombe par plaques sur le sol, une cloche se forme et progresse en creusant à travers les couches en formant un cône. Les couches du sol extérieur ne suffisent plus alors pour soutenir la construction en surface.
Dans le gypse, une roche soluble, le ciel de carrière et les piliers se détériorent par dissolution, en plus de l'érosion mécanique. Et l'effet s'accentue encore quand les dimensions de piliers sont insuffisantes ou lorsque leur maillage est effectué de façon anarchique.
  Entre 1774 et 1776, plusieurs effondrements successifs ont lieu dans les quartiers sous-minés. Informé de la situation, le roi Louis XVI demande qu'on lui fasse un rapport sur la situation du sous-sol parisien.
Antoine Dupont, un ingénieur et professeur de mathématique de renommé, est désigné pour effectuer un relevé des carrières.
Plusieurs inspections révèlent l'importance de certains dangers. Devant l'urgence, on commence même à consolider les vides par endroits, comme sous les fondations de l'hôpital Cochin.
Mais lorsqu'on remet au roi un rapport définitif de la situation en 1777, le constat est alarmant, tout le sud de Paris, sous Vaugirard, est susceptible de s'effondrer...
  Louis XVI prend alors la décision de stopper l'exploitation des carrières souterraines et d'interdire d'en ouvrir de nouvelles :
"Dans la distance d'une lieue de la banlieue de Paris... et sans une autorisation écrite de la main du lieutenant de police".
  Le Roi souhaite qu'une commission spéciale soit créée pour résoudre ce problème. Sur proposition du Comte d'Angivillier et du Lieutenant Général de Police, Louis XVI crée l'Inspection des Carrières. Quand à Antoine Dupont, le premier ingénieur nommé pour surveiller les carrières, il n'est visiblement pas à la hauteur de la situation...
Alors, le 4 avril 1777, il confie la charge de Contrôleur Général et Inspecteur des Carrières à un dénommé Charles-Axel Guillaumot.

  Hasard ou fatalité, ce même jour, un effondrement d'une extrême gravité se produit rue d'Enfer, à la hauteur de l'actuel boulevard Saint-Michel.
Une vague de panique envahie la ville, un gouffre géant a englouti trois cents mètres de rue, des bâtiments ont sombré dans une excavation de près de 40 mètres, les chariots et peut-être même des hommes, tout a été avalé par la "Bouche de l'enfer"...
Quelle ironie !... La pierre qui a construit Notre-Dame provient des carrières situées sous la rue d'Enfer... Serait-ce une malédiction, une revanche des forces du diable sur la ville ?...

  En exploitant le sable pour le verre et la fonte, le gypse pour le plâtre, la chaux pour les murs, l'argile verte pour les briques et les tuiles et bien entendu la pierre, Paris a dévoré ses propres fondations.



Un homme pour sauver Paris
  Charles-Axel Guillaumot n'est pas n'importe qui... Architecte des Bâtiments du Roi, Inspecteur Général des Casernes et des Pépinières et Grand Prix de Rome d'Architecture, on lui doit plusieurs ouvrages de référence sur l'architecture. Alors, il a tout la confiance du roi qui voit en lui l'homme de la situation.

  Mais Lorsque Guillaumot découvre la plaie béante occasionnée par l'effondrement de la rue d'Enfer, il prend immédiatement conscience de la tâche qui l'attend, et elle s'annonce très rude...
        
  Dans un premier temps Guillaumot s'attelle à la recherche des disparus de la catastrophe et au comblement du fontis.
Avec les ingénieurs qu'il nomme, Guillaumot parcoure ensuite l'ensemble des carrières parisiennes et reste effaré devant le travail à accomplir. Ils relèvent ensemble 800 hectares de vides souterrains, soit environ six millions de mètres cubes à consolider.

  Mais malgré l'importance de ses fonctions, Guillaumot est soumis à l'autorité de M. Lenoir, Lieutenant Général de Police et le Comte d'Angiviller, Directeur Général des Bâtiments. Son premier travail consiste à trouver des fonds pour effectuer les travaux, son prédécesseur ayant tout épuisé...
Une première enveloppe de 200.000 livres est affectée sur le Trésor Royal, le Bureau des Finances de Paris et des Fermiers Généraux. Mais il devient vite évident que ce crédit est insuffisant, alors le pouvoir royal double la somme initiale.

  La Commission des Carrières définie ensuite la responsabilité civile en cas d'accident, tel que celui survenu rue d'Enfer. Il faut soulager l'Inspection des Carrières du financement des travaux et déterminer les responsabilités.
Alors, une réponse bien arrangeante pour le Trésor Royal est donnée :
"Chaque propriété doit être tenue à charge comme à bénéfice, surtout lorsque le propriétaire possède le fonds et le très fonds. C'est donc à lui à se garantir sa jouissance, à se l'assurer et à porter la peine de l'imprudence qu'il a commise en s'établissant sur un mauvais fond"....
  La dernière mission consiste à réunir le personnel de l'Inspection des Carrières. Deux Inspecteurs sont désignés pour effectuer la "levée des plans", dont le fameux Dupont. Chacun d'eux est subordonné à Guillaumot, Inspecteur Général, et secondé par deux aides.
D'autres Inspecteurs, M. Bossu et M. Hussetes, sont nommés responsables des travaux de maçonnerie et M. Vandermarck, inspecteurs des fouilles & recherches. Enfin, l'entreprise Coeffier est choisie pour apporter la main d'oeuvre nécessaire à la taille des pierres et à la constitution des ouvrages de maçonnerie.
  Les travaux débutent avec une extrême fébrilité car l'urgence semble être partout... Il faut rapidement consolider les carrières sous l'aqueduc Médicis qui amène à Paris les eaux des sources captées à Rungis. Les rapports d'inspection font part de risques importants de rupture de la canalisation. On y construit de piliers et de murs appareillés de passages voûtés, les fontis sont remblayés et les vides comblés sur le parcours.
Cela n'empêche pas la catastrophe tant redoutée... Faute de rapidité dans les travaux, le 5 Mars 1782, un premier éboulement de 12m met à sec toutes les fontaines de Paris, tandis que l'eau se déverse en torrent dans les carrières...
      
                      Aqueduc Médicis
  Trois équipes d'intervention sont mises en place. La première "Fouilles et terrasses" doit percer les remblais d'exploitation afin de former des galeries de service sous chaque côté de rue. Des ouvriers carriers sont embauchés pour réaliser ces travaux. La seconde équipe est celle des "Maçonneries", elle a pour tâche de construire les piliers et les murs de confortation. Enfin, la troisième équipe est chargée de lever des plans précis à l'échelle 1/216ème.

    Mais les forces se jouent des efforts fournis par tous ces hommes et un accident sans précédent a lieu au dessus d'une carrière de gypse de Ménilmontant. Sept personnes sont ensevelies vivantes et 25 jours de travail sont nécessaires pour dégager leurs cadavres. Ce drame a un impact énorme sur les autorités et la population, cela ne peut plus durer...
  Guillaumot visite les carrières à plâtre de Montmartre, de Belleville et des Buttes-Chaumont, où, là aussi des ouvriers carriers ont été ensevelis. La décision est prise de combler immédiatement les fontis et les carrières elles-même. Pour cela, les piliers de soutènement qui supportent deux, parfois, trois étages de galeries superposées sont foudroyés à la poudre de canon.


             Ordonnance
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  On continue à extraire dans les carrières souterraines, en faisant fi des interdictions, il faut remettre de l'ordre. Alors, la police du Roi dresse des procès-verbaux aux contrevenants en leur intimant d'arrêter sans délai le cavage.
Les fautifs sont condamnés à effectuer les travaux de confortement des piliers lorsque cela est encore possible ou bien à provoquer l'effondrement de leur carrière, le tout à leur frais bien entendu...
En ne s'exécutant pas ils risquent de fortes amendes, la confiscation de leur matériel d'exploitation et même une peine de prison pour les plus récalcitrants...

Plus aucune exploitation de carrière souterraine à Paris ne verra le jour...
  Charles-Axel Guillaumot s'organise et répartit Le travail en ateliers. Ainsi, entre 1779 et 1800, on trouve sous Paris l'atelier du Muséum, du Faubourg Saint Marceau, de la rue Saint Jacques et du Val-de-grâce, de Saint Germain, de la rue d'Enfer, des Chartreux, et bien d'autres encore en dehors de la ville de Paris...

  Concernant le soin apporté aux travaux, Charles-Axel Guillaumot n'est pas architecte pour rien... Afin de sauvegarder les voies publiques et les propriétés du roi comme celles de ses protégés, il fait ériger des piliers à l'aplomb des voies et des fondations des bâtiments. Paris devient un miroir, avec une ville au dessus et l'autre en dessous.
Les réalisations sont soignées, les pierres sont appareillées droites ou cintrées, les arêtes ciselées et les parements des murs et des piliers dressés. Chaque zone d'intervention est soigneusement cartographiée.

  Dès 1777, chaque ouvrage est marqué par un chiffre et l'initiale de l'Inspecteur, peint ou gravé. Mais il s'avère très vite qu'avec cette méthode il faudra bientôt graver des nombres trop longs compte tenu de l'importance des chantiers. Il faut donc un décompte par année.
Guillaumot décide que le code à inscrire sera le suivant : le numéro de la consolidation, suivi de l'initiale de l'inspecteur et enfin de l'année de réalisation.

  Il y a bientôt 400 hommes qui s'activent comme des forçats dans les cavités. Les éboulements sont fréquents et provoquent de graves blessures handicapantes, quand ce n'est pas la mort.
Un autre fléau frappe les ouvriers et même Guillaumot manque de peu d'être emporté par " le mal des carrières"... Les hommes souffrent et parfois meurent en inhalant l'air vicié du fond des cavités... Charles-Axel Guillaumot en parle ainsi :
  Le mal des carrières est celui de plusieurs siècles... Dans les premières années, aller aux carrières, c'étoit aller à la tranchée... L'avant dernier entrepreneur de ces travaux, M. Charpentier, a été tué en messidor an 6, dans une carrière à Charenton. Un commis, le sieur Barthélémy, a été tué l'année dernière à l'atelier de la barrière du Maine. M. Henry, l'un des Inspecteurs, et M. Bellet, qui a succédé dans cette entreprise à M. Charpentier, sont aussi morts, l'année dernière, des suites de maux de poitrine gagnés dans le méphitisme de l'air qu'on respire dans ces souterrains. Moi-même enfin, je relève d'une pareille maladie qui m'a tenu pendant une année entière au bord du tombeau, et dont les suites m'y entraîneront infailliblement, avant le moment où j'y serois descendu, sans ce dangereux travail, mais du moins je mourrai avec la consolation d'avoir prévenu de bien plus grands malheurs que celui-là, par ma surveillance et celle de mes coopérateurs.
  Un autre événement sans relation avec ses activités marque la vie de Charles-Axel Guillaumot.
Les 20 et 21 juin 1791, au commencement de la révolution, la famille royale tente de fuir avant d'être arrêté à Varennes. L'affaire fait grand bruit et une rumeur enfle :

" L'Inspecteur des Carrières de Paris a aidé la famille royale à s'enfuir, il leur a même proposé de se cacher dans les sous-sols parisiens... "

  La relation de Charles-Axel Guillaumot avec la famille d'Axel de Fersen, un ami de la reine qui a participé à l'évasion, ne fait que renforcer ces soupçons.
Le 21 septembre 1791 Guillaumot est écarté de ses fonctions et emprisonné jusqu'en 1794 ou il sera libéré et rétablit. C'est que personne d'autre que lui ne peut sauver la capitale....


Quand les carrières deviennent cimetière
  Un autre danger menace Paris, tout aussi insidieux et dangereux que celui représenté par les carrières souterraines : Les cimetières.
Ils sont surpeuplées, notamment celui de l'église des Saints-Innocents dans le quartier des Halles, c'est le plus grand des cimetières parisiens. Pendant plus de 10 siècles on y a enterré les dépouilles de 22 paroisses parisiennes et de l'Hôtel-Dieu. Il y a tellement de morts sous la terre du cimetière que le terrain est surélevé de plus de 2m50 par rapport au niveau de la rue. Sur les quatre côtés du cimetière des galeries à arcades sont surmontées de charniers où s'entassent des milliers d'ossements issus de la fouille des terres lors de l'ouverture de nouvelles fosses communes.

  Le quartier est devenu un véritable foyer d'infection pour tous ses habitants. De plus, les Halles sont proches de l'enceinte du cimetière et on imagine vite l'insalubrité et l'odeur pestilentielle du mélange des effluves de chair en décomposition et des victuailles entreposées sur le marché.
Les plaintes se multiplient et en février 1780, le mur d'une cave jouxtant le cimetière cède sous la poussée d'une fosse commune. Cet incident ajouté aux plaintes entraîne la fermeture définitive du cimetière des Saints-Innocents.
 
  Le Conseil d'État, par arrêt du 9 novembre 1785, prononce la suppression du cimetière des Saints-Innocents et son évacuation. L'inspecteur général des carrières, Charles Axel Guillaumot, est désigné pour préparer les anciennes carrières de la Tombe-Issoire, sous la plaine de Montrouge, à la réception des ossements.
Des consolidations sont donc effectuées pour recevoir plus de 6 millions de corps exhumés du cimetière des Saints-Innocents et d'autres cimetières parisiens. Dès 1785 le transfert peut commencer dans cet "Ossuaire Municipal" mieux connu aujourd'hui sous le nom de "Catacombes".

  Les premiers transferts d'ossements des Saints-Innocents aux Catacombes durent 15 mois. Ils sont scrupuleusement ritualisés et toujours effectués à la nuit tombée. Des chariots funéraires drapés de draps noirs et encadrés par des porteurs de flambeau sont suivis par des prêtres en surplis chantant l'office des morts.
Arrivés à un puits d'extraction des carrières de la Tombe-Issoire, ils y déversent leur chargement d'ossements sans plus de manières... Récupérés plus bas, à 20 mètres sous terre, des hommes tirent les tas à la griffe pour charger leur brouette et porter leur chargement à d'autres ouvriers. Ils sont chargés d'empiler tous ces tibias, humérus, crânes et autres fémurs le plus soigneusement possible, à la manière des hagues, en formant des parois d'ossements au reliefs effrayants.

  C'est ainsi que dans ces murs de dépouilles, les inconnus côtoient certainement d'illustres personnalités comme Nicolas Fouquet surintendant des finances de Louis XIV, Colbert, Danton, Camille Desmoulins, Robespierre, Lavoisier, Charles Perrault le fabuliste, les corps des personnes exécutées entre 1792 et 1794 au Carrousel ou place de la Concorde dont Charlotte Corday, Jean-Baptiste Lully, François Rabelais, François Mansart, l'Homme au masque de Fer, Racine, Blaise Pascal, Marat, Montesquieu...
  Durant 28 années, d'autres terres de cimetières parisiens sont fouillées et les dépouilles des populations de Saint-Étienne-des-Grès, Saint-Eustache, Saint-Landry, Sainte-Croix-de-la-Bretonneries, Saint-Julien-des-Ménétriers, cheminent vers les catacombes pour y être déposées.


  Charles-Axel Guillaumot reste Inspecteur Général des Carrières jusqu'à sa mort en 1807. Il est tout d'abord inhumé dans le cimetière Sainte-Catherine, mais, au XIXe siècle ses ossements sont transférés anonymement dans l'ossuaire parisien comme ceux de beaucoup d'autres.
D'autres inspecteurs se succéderont car les effondrements continueront d'avoir lieux. Les travaux de consolidations dureront près d'un siècle après sa mort pour enfin rétablir les bases du sous-sol parisien.

  L'Inspection Générale des Carrières existe encore aujourd'hui et possèdent une connaissances parfaite des carrières souterraines de Paris et de plusieurs départements limitrophes. Elle apporte son conseil technique et ses recommandations aux particuliers comme aux professionnels de la construction et opère un travail de surveillance des cavités.

  Quand aux Catacombes de Paris, elles ont été aménagées et ont accueilli des milliers de touristes. Ils ont arpenté ses 2 km de galeries macabres pour frissonner et découvrir une infime partie du mystère des carrières parisiennes.

Quelque part dans un mur d'os, du fond des cavités orbitaires de son crâne, Charles-Axel Guillaumot les a tous vu passer...




 Quelques adresses à cliquer :

INSPECTION GÉNÉRALE DES CARRIÈRES - Le site pour Paris et la plupart des communes de la petite couronne
INSPECTION GÉNÉRALE DES CARRIÈRES - Le site pour les Yvelines, le Val d'Oise et l'Essonne
CATACOMBES DE PARIS - Le site
GEOGRAPHICUS - Des cartes anciennes de Paris
ÉDITIONS ACP - Un livre : Charles-Axel Guillaumot, premier inspecteur des Carrières de Paris




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