LES P'TITES HISTOIRES
Pour les Petits et Grands N'enfants ...

TAILLEURS DE PIERRES, CARRIERES DE CHAMPIONS (extrait) Par Georges LE MEUR

« Tu seras tailleur de pierres , mon fils ! »

MON ENFANCE, MA FAMILLE
  Je vois le jour le 19 mai 1927, au hameau du Louvre, en plein bassin granitier. On peut dire que je suis né ''dans la pierre'' car j'étais environné de tailleurs de pierres, mon père, mes oncles... tous taillaient le dur granit !...

  Mon père ne se plaignait pas trop de son travail. Il trouvait bien sûr que c'était rude, mais il estimait surtout qu'il était sous-payé par rapport au nombre d'heures qu'il faisait. Il avait un esprit revendicatif et il était sensible aux injustices sociales, ce qui ne pouvait que le conduire à devenir syndicaliste.

  Mes oncles aussi avaient le même type d'aspirations. Ainsi, bien avant la guerre, ils décident, avec quelques autres ouvriers, de fonder la Coopérative, la ''Coopé'' : une entreprise qui soit propriété intégrale des ouvriers qui y travaillent. C'était un événement !... et un grand espoir d'une vie meilleure et plus solidaire. Les ouvriers devenaient plus autonomes, mais aussi plus responsables...

  Gérer collectivement son propre outil de travail, ce n'est pas toujours si simple. Il faut, comme dans une famille, partager les joies et les peines, les réussites et les échecs... Et il est parfois arrivé que les ''ouvriers - actionnaires'' soient solidaires de déficits et restent ainsi quelques mois sans revenus... Mon père, cependant, parlait avec passion de cette nouvelle forme de travail fondée sur la participation...

  Mais la ''Coopé'' n'a pas supprimé le prolétariat... Et je me souviens de quelques difficultés de la vie de mon enfance.

  Lors de maladies, par exemple, comme il n'y avait pas de Sécurité Sociale, pour avoir un minimum de remboursement des frais médicaux, il fallait aller à la mairie solliciter un imprimé (jaune) pour bénéficier d'une forme d'aide. Ce n'était pas toujours facile, mais c'était parfois une nécessité...

  Par ailleurs, les revenus de la famille n'étaient pas réguliers, car mon père travaillait ''aux pièces''... Et si, par malchance, ou maladresse, il arrivait qu'il casse ''sa pièce'', il perdait le revenu de sa journée de travail, ou parfois même de la semaine, si la pièce était importante : une pierre tombale par exemple...

  Donc, les revenus de mon père variaient selon son habileté ou sa motivation. Et, suivant les habitudes de l'époque, il donnait sa paie à ma mère qui, en retour, lui en redonnait un peu pour son ''quotidien'' (son argent de poche).

  Cependant, malgré des conditions de vie bien modestes, nous n'avons jamais manqué de l'essentiel à la maison. Nous n'étions que deux enfants: ma sœur et moi, et ma mère s'occupait suffisamment de nous pour nous donner une enfance plutôt heureuse.

MA SCOLARITE A BOBITAL, PUIS AU COLLEGE
  J'allais régulièrement à l'école du bourg de Bobital. C'était pour moi un plaisir, car je travaillais bien, et je m'intéressais à toutes les matières enseignées.

  Je me souviens des jeux dans la cour. On jouait surtout aux billes, avec des gros ''boulets'' colorés. Si on gagnait, on prenait les billes de l'adversaire, et les ''gros gagneurs'' étaient fiers de pouvoir montrer leurs gros sacs pleins, pendus à leur ceinture.

  On jouait aussi à la marelle, même les garçons; et aussi aux ''barres''...

  En hiver, curieusement, c'était plutôt de jeux tranquilles (les billes...), et en été, malgré la chaleur (parfois !) , on courait, on courait beaucoup, autour de la cour et autour des arbres de place devant l'école... C'était l'époque du Tour de France : ça nous motivait ! On imaginait de longues et difficiles étapes qu'on parcourait... sans vélo, sinon avec un vélo ''virtuel'' comme on dirait aujourd'hui.

  En dehors de l'école, les jeudis et pendant les vacances, nos loisirs favoris étaient de partir à la chasse avec un lance - pierres. On fabriquait nos ''armes'' nous-mêmes, en choisissant soigneusement de bonnes fourches de genet ou de houx, qu'on cintrait et qu'on laissait prendre forme en séchant dans nos greniers. A l'usage, certaines fourches prenaient une douce patine ambrée, et on appréciait la qualité du bois qui conservait à la fois rigidité et souplesse, pour donner puissance et précision à nos ''tirs''...

  L'école, les jeux, les copains... Je garde donc de bons souvenirs de cette époque de l'enfance...

  En revanche, pendant la période où mon père a été mobilisé, (guerre 39-45) la vie a été beaucoup plus difficile, car il n'y avait plus aucun revenu régulier dans notre foyer. Heureusement le jardin nous apportait un petit minimum pour assurer notre survivance...
  Pour aider un peu ma mère, alors que mon père était donc à la guerre, je me suis décidé à aller travailler à la carrière. C'était juste après mon certificat d'études que j'avais obtenu à 12 ans.

  Quand mon père est revenu, j'ai pu reprendre ma scolarité, cette fois au collège de Dinan, à l' Ecole Pratique. J'y suis resté 2 ans, jusqu'au jour où j'ai moi-même décidé de quitter l'école, alors que j'étais quand même très bon élève. En fait, je n'étais pas très motivé, alors que, avec le recul, je me dis que j'aurais bien aimé continuer pour réussir à être éducateur sportif.

  Mais si je suis parti de l'école à 14 ans, c'est surtout parce que je savais qu'il n'y avait pas d'argent à la maison. Mes parents ne se plaignaient jamais, mais je le savais et je ne voulais pas être une charge pour eux.

  Le directeur de l' Ecole Pratique et le chef d'atelier sont donc venus à la maison pour savoir ce qui se passait. Ils ont essayé de me faire revenir sur ma décision de quitter l'école, mais rien n'y a fait : je voulais trouver du travail !...

L'ENTREE DANS LA VIE ACTIVE
  J'ai voulu absolument devenir tailleur de pierres... Comme la plupart des hommes de la famille... Me voilà donc embauché comme apprenti à La Pyrie. Pas d'hésitation ou de sélection à l'embauche ! On me donne les outils : la massette, le ciseau, le poinçon, le ''pitch'', les broches, la ''trifouillette'', les coins... Et allons-y, on apprend ''sur le tas'', on taille et on fend la pierre...

  Après quelques coups de massette sur les doigts ou, pire, sur le dos de la main, avec la peau qui s'enlève et le sang qu'on étanche avec la poussière de granit... Le métier rentre... Les gestes deviennent plus aisés, plus précis, plus efficaces, on ne se tape plus sur les doigts, on réussit même à parler avec ses voisins, tout en travaillant sans suivre ses gestes du regard... Toute l'aisance, l'élégance et l'efficacité du professionnel et bientôt ce sera encore mieux en utilisant la massette conique espagnole...

  Progressivement, j'améliore mon rendement. Je me souviens que, à 12 ans, lors de ma première approche du travail de carrier, j'avais mis quasiment un mois pour faire un seul mètre de bordure; alors que, à 17 ans, quand j'ai quitté La Pyrie pour entrer à la BNP, je faisais au moins 3 mètres de bordure par jour : rendement amélioré de 60 fois, si on compte 20 jours de travail par mois. Gros progrès !...

  Une fois le métier bien appris, peut-être dans la douleur, mais aussi avec le plaisir d'aller au travail, cela a été une période plutôt agréable de ma vie. Bien sûr, il y avait la poussière, les intempéries, avec le froid parfois glacial au contact du métal dans les mains, mais, en compensation, je garde le souvenir de moments de grande solidarité et de camaraderie entre nous. Et puis, il y avait une grande liberté pour la gestion personnelle de son temps de travail. Effectivement, comme nous étions, pour la plupart, payés à la tâche, nos gains dépendaient directement de notre rendement. Libre à nous de ''travailler plus pour gagner plus !'' comme on dirait maintenant, ou bien de réduire sa cadence, pour profiter parfois de moments agréables de la journée...

  Ainsi, à l'époque des champignons, on allait en chercher dans les bois environnants... Et on revenait sur le chantier, on ''cassait la croûte'', on bavardait, on blaguait... Et, nous les jeunes, les ''mousses'' comme on nous appelait, on était sollicité par les plus anciens pour aller chercher du cidre dans les fermes du coin (C'était moins cher que dans les cafés). A l'époque, tout le monde buvait du cidre, même les jeunes. Maman ne voulait pas qu'on boive de l'eau : ''Cela donne des maladies'', disait-elle. C'est vrai qu'il y avait des tas de fumier trop proches des puits. Donc, chacun avait ses bouteilles de cidre dans sa musette. Et, plus tard, le vin a remplacé le cidre. Dommage pour beaucoup, car l'alcoolisation était plus grande, et en plus, cela coûtait plus cher. Mais je n'ai pas connu cette époque sur les carrières : j'étais parti à la BNP auparavant...


Cet extrait est tiré du recueil de témoignages (enfance, vie professionnelle, activité sportive) de 22 coureurs cyclistes (amateurs et professionnels) qui ont été tailleurs de pierres






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