LES P'TITES HISTOIRES
Pour les Petits et Grands N'enfants ...

COMPAGNONS DE LA CASTAGNE... par Thierry Colombs



  En ces jours glauques où les images les plus sordides abreuvent goulûment l'ensemble de nos médias, tout porte à croire qu'aujourd'hui et bien plus qu'hier, la violence physique ou verbale, le dénigrement, la haine, l'envie et le jugement règnent en maître...

  Et pourtant, la castagne, les coups de boule, Les châtaignes et autres joyeuseries parfois fatales, ont marqué toutes les époques. Même celle du compagnonnage qui, il fut un temps, a bien mal porté son nom !…
Mais d'abord, un peu d'histoire...
La légende nous dit que le compagnonnage voit le jour lors de la construction du Temple de Salomon racontée ici :
"LA LÉGENDE DE MAÎTRE JACQUES"

Plusieurs évènements vont conduire les trois acteurs principaux à scinder le compagnonnage en clans distinctifs :
> Les enfants de Salomon
    qui donnera le jour aux Tailleurs de pierre Compagnons Étrangers, de Libertés, dits les Loups (branche aujourd'hui disparue).

> Les enfants de Maître Jacques
    qui donnera le jour aux Tailleurs de pierre Compagnons Passants du Devoir, dits les Loups-garous.

> Les enfants de Père Soubise
    Compagnons Passants du Devoir. Composé du seul corps d'Etat des Charpentiers, il n'intègre pas les Tailleurs de pierre.

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  En fait, et même s'il ne porte pas encore ce nom, les premières traces du "compagnonnage" remontent certainement au Moyen Âge, à l'âge d'or des cathédrales. Il existe alors des regroupements de jeunes ouvriers qui voyagent dans tous les pays d'Europe et principalement en France. Ils se portent assistance, se transmettent leur savoir et pratiquent déjà certains rites en utilisant un langage identitaire. Mais comme leur association se développe en dehors de tout contrôle royal, elles sont considérées comme des "corps sauvages" et le pouvoir en place souhaite l'encadrer pour mieux la maîtriser.
  C'est ainsi que, sur ordre royal, l'organisation des métiers va se bâtir autour des corporations et de trois états : l'apprenti, le valet (nommé plus tard compagnon) et le maître. Mais il est pratiquement impossible pour un simple valet d'accéder à la maîtrise (à moins d'être fils ou gendre de maître). Il n'a pas tout l'argent nécessaire pour acquérir les matériaux, ouvrir une boutique, organiser les riches cérémonies comme celles nécessaires à la présentation d'un "chef-d'œuvre" par exemple. Ce travail est imposé et jugé par les Maîtres de la corporation. Ils sont les seuls autorisés à transformer le valet en maître. Qui plus est, il est interdit à tout ouvrier de quitter son maître sans son accord...
Ainsi, devant tant d'injustice, de plus en plus de valets osent braver la loi en formant les premières sociétés indépendantes nommées alors "Devoirs" (elles ne prendront le nom de "compagnonnages" qu'au XIXe siècle). Ces nouveaux regroupements enrôlent uniquement des compagnons, pas d'apprenti, ni de maître. Face à la toute puissance des maîtres, ils élaborent la défense et la solidarité ouvrière.
  Ces rebelles de compagnons resteront toujours dans le collimateur de la royauté, mais aussi dans celui de l'Église qui réprouve et sanctionne ce qu'ils qualifient de désordres, débauches et autres pratiques impies, sacrilèges et superstitieuses... Les corporations du Moyen-âge seront même interdites par la révolution française, mais les associations compagnonniques continueront malgré tout d'exister discrètement.
Orgueil, jalousie, concurrence ?... Entre compagnons l'entente est loin d'être cordiale... Et dans ce milieu exclusivement masculin, le trop plein de testostérone mènera à que l'on appellera les "rixes", de sombres castagnes sanglantes dont nous allons vous raconter ici les plus mémorables...
 



La suite de l'histoire...

  La Révolution française voit l'abolition des corporations et en 1791 la loi d'Allarde offre la possibilité d'installer son activité au lieu de son choix, sous réserve de payer une patente et surtout d'attester l'existence d'un apprentissage du métier et de sa pratique. Bel aubaine, vite calmée la même année avec la loi Le Chapelier qui restreint les libertés de la sphère ouvrière et du compagnonnage. Les révolutionnaires souhaitent contrôler le monde du travail, perçu comme un possible contre-pouvoir.
  La Révolution passée, le compagnonnage devient de plus en plus puissant. Des innovations d'ordre rituel apparaissent dans la plupart des sociétés. Nombreuses sont issues de la franc-maçonnerie, qui séduit les compagnons par son prestige, ses rites et ses symboles mystiques.
L'année 1889 voit la création de "l'Union compagnonnique des Compagnons du Tour de France et des Devoirs Unis", la première tentative aboutie de rassemblement. Les compagnons sont capables de négocier des revendications salariales, d'organiser des cabales (grèves) ou des mises en interdit (le boycott des ateliers qui refusent de négocier) et d'assurer un quasi-monopole dans le placement des compagnons de certains métiers de l'artisanat dans nombre de villes étapes du Tour de France.
  Mais la révolution industrielle vient tout bouleverser et contester le modèle séculaire du compagnonnage basé sur les tours de main traditionnels et le tour de France à pied. C'est la victoire de l'usine sur l'atelier et de la France urbaine sur la France rurale. Le syndicalisme, qui se développe, tente de ridiculiser l'esprit de fraternité des compagnons, il juge leurs cérémonies archaïques et les accuse même de complicité avec le patronat.
Pris dans la tourmente et la division, le compagnonnage tente cependant de continuer d'exister, à la recherche d'une nouvelle identité dans un monde du travail et une société française en profonde mutation.
  C'est dans ce climat d'incertitude qu'intervient l'action salvatrice d'Agricol Perdiguier dit Avignonnais-la-Vertu, compagnon menuisier du Devoir de Liberté. Profondément choqué par les rixes et les querelles entre les clans de Salomon, du Père Soubise et de Maître Jacques, il décide de faire entendre sa voix en prêchant la paix et la concorde entre les Devoirs. Il publie chansons et poèmes à la gloire de la fraternité et de la tolérance entre rites et rédige en 1839 un ouvrage : "Le Livre du Compagnonnage". Il y dévoile le contenu de certaines cérémonies, aborde les légendes et symboles, mais surtout invite l'ensemble des Compagnons à se réconcilier.
Des personnalités littéraires et politiques découvrent Perdiguier et souhaitent l'aider dans son projet de pacification comme Lamartine, Arago, Hugo... Mais la plus fervente est George Sand qui s'inspire de lui pour rédiger son roman "Le Compagnon du Tour de France". Dans son roman, le héros Pierre Huguenin est d'ailleurs confronté à une rixe sanglante entre compagnons et tente de s'interposer vainement...
Fort de tous ces appuis, Perdiguier entreprend un tour de France pour mieux développer ses idées auprès des différentes corporations et, bien que compliqué, son projet de rénovation commence à être entendu et encouragé.
  Mais malheureusement, la guerre de 1870 et l'épisode tragique de la Commune ternissent l'influence de Perdiguier qui ne peut que constater le déclin du compagnonnage, en pleine perte d'identité. À sa mort, le 26 mars 1875, il a échoué dans sa volonté de réforme de l'institution compagnonnique. Son action a cependant eut le mérite de mettre progressivement un terme aux rixes entre compagnons, ce qui lui vaut le surnom de “Saint Vincent-de-Paul du compagnonnage”.
  La Première Guerre mondiale accentue encore la fragilité du compagnonnage et réduit son rayonnement auprès de la jeunesse ouvrière qui se détache de plus en plus de son influence. Les effectifs sont de plus en plus marginaux.
Il faut attendre l'année 1941, sous le régime de Vichy qui prône un retour vers le passé en rétablissant le corporatisme, pour que "l'Association ouvrière des compagnons du devoir du Tour de France" voit sa création.
  Après la Libération, les mouvements qui structurent le compagnonnage contemporain sont en place. Aujourd'hui, il existe plusieurs organisations compagnonniques en France. Nous nous sommes cantonnés à ne présenter que celles assurant une formation en taille de pierre :
"l'Union Compagnonnique des Compagnons du Tour de France des Devoirs Unis" (1889) - (Cliquez sur le lien pour en savoir plus)
"Les Compagnons du Devoir et du Tour de France" (1941) - (Cliquez sur le lien pour en savoir plus)
"La Fédération Compagnonnique des Métiers du Bâtiment" (1952) - (Cliquez sur le lien pour en savoir plus)
"Ère Nouvelle des Compagnons et Aspirants Égalitaires" (1978) - (Cliquez sur le lien pour en savoir plus)
"Association de Compagnons Passants Tailleur de Pierre" (2000) - (Cliquez sur le lien pour en savoir plus)
  Chaque association possède ses différences et son histoire, la nature des métiers qu'elle accueille, son réseau de sièges et de maisons de Compagnons en France (parfois au-delà du territoire national) et son ouverture à des partenaires ou des institutions offrant une formation professionnelle.
  Encore aujourd'hui, l'apprentissage, tel qu'il est préconisé et vécu dans le compagnonnage, se distingue par sa particularité et son identité. Par sa manière d'enseigner progressivement un métier au sein d'une communauté fraternelle et bienveillante qui favorise un dialogue entre jeunes et anciens, experts et débutants. Et aussi par le voyage où le jeune itinérant bénéficie d'une formation de haut niveau et se découvre lui-même. Son parcours professionnel se double d'un parcours initiatique. Un être heureux d'accomplir son métier au service des autres, comme le rappelle cette devise chère aux compagnons "Ni asservir, ni se servir mais servir".
  En 2007, ce monde exclusivement masculin s'ouvre enfin aux femmes... Lucie Branco est l'une des 3 premières femmes à s'être faite acceptée au sein des Compagnons du Devoir. Grâce à elles et à leur combat, on peut voir aujourd'hui de nombreuses filles aux côtés des apprentis compagnons garçons. Mais, malheureusement, la parité n'est pas encore acceptée dans toutes les associations.
  En 2010, l'Unesco inscrit le compagnonnage, réseau de transmission des savoirs et des identités par le métier, sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel. Cette reconnaissance officielle marque un réel tournant dans la perception du compagnonnage par l'opinion publique.
  En ne reniant pas un patrimoine culturel, matériel et immatériel qui forge son âme depuis des siècles, le compagnonnage continue son évolution dans une société mondialisée dans laquelle la nécessité de disposer de repères fiables et solides prédomine plus que jamais.




BONUS
Le livre de George Sand











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